Che la vita

31 octobre 2018 | Laissez un commentaire
Par Marco Calliari

Tout au long de notre vie, des événements peuvent nous faire bifurquer de notre route.

Mon parcours atypique pique la curiosité des gens. La question qui revient souvent est : « Comment es-tu passé du heavy metalau folklore italien? ». Les gens sont curieux de connaitre le moment de cette importante transition dans ma vie, d’autant plus importante que je suis fils d’immigrants italiens.

J’avais 19 ans et j’étais étudiant au cégep Saint-Laurent en guitare et chant classique. C’est là, dans mes cours de chant, que j’ai pris conscience que le répertoire de musique italienne est plus important que je croyais. Ça m’a agréablement surpris. Mon père était lui-même grand amateur d’opéras italiens : durant mon enfance, dans notre sous-sol de la 22eAvenue dans le quartier Saint-Michel, il me semble que tout gravitait autour de notre table tournante et des disques de Pavarotti.

Un jour, mes parents ont reçu une lettre de l’association des Trentini Nel Mondo.Mon père est né dans un village nommé Cressino, dans le Trentin, en 1942. L’association Trentini Nel Mondo a pour mission de proposer un séjour d’immersion dans la culture du Trentin, aux enfants des émigrants de cette région établis partout dans le monde.

Quelle belle opportunité : un tout-inclus de deux semaines pour découvrir la région de monpaternelen Italie, pour la somme dérisoire de 600$!

À l’époque, en 1994, j’avais déjà prévu prendre une session sabbatique du cégep. J’ai donc décidé de faire ce voyage d’immersion de deux semaines, et d’ajouter un mois et demi à mon séjour total en Italie.

Je débarque d’abord chez ma cousine Arianna, à Turin, dans la région du Piémont. Par une belle journée ensoleillée du mois d’août, ma cousine m’emmène à la plage Igea Marina, près de la ville de Rimini, pour y passer quelques jours. Avec ma fidèle guitare, je fais la connaissance de Franco, un ami de ma cousine qui est lui aussi guitariste. On commence alors à jouer quelques pièces de nos répertoires personnels, qui se limitaient alors aux grands succès des musiques populaires québécoise et de langue anglaise. Passant de Red Hot Chili Pepper à Beau Dommage, de Van Morisson aux Colocs, on jamait, et on a eu beaucoup de plaisir!

Ma cousine suggère alors qu’on s’installe devant l’hôtel pour improviser un mini spectacle et jouer quelques tounes, du moins pour les quelques personnes assises devant l’hôtel. Un homme d’un certain âge nous demande alors pourquoi nous ne jouons pas de musique italienne. Je me retourne vers Franco pour lui faire signe de sortir son répertoire italien. Il me regarde d’un air étonné et me répond qu’il ne connait pas de chanson italienne. J’étais stupéfait. Cette demande imprévue m’a complètement déstabilisé et amené à une profonde réflexion : ni Franco, qui est né en Italie, ni moi, fils d’Italiens et né au Canada, ne savions interpréter la moindre chanson italienne…

Cet été-là, j’ai poursuivi mon voyage en laissant ces réflexions germer tranquillement dans ma conscience.

Puis je me suis rendu dans la région natale de mon père où j’allais faire la rencontre de plus de cinquante jeunes, fils et filles de parents originaires du Trentino et maintenant installés partout dans le monde : ils avaient entre 20 et 30 ans, étaient Américains, Canadiens, Québécois, Australiens, Vénézuéliens… Je commençais mon immersion.

Pendant ce riche voyage, où nous étions accompagnés d’Antonella, une guide exceptionnelle, nous avons plongé au cœur de nos racines. Deux semaines d’immersion totale dans la culture de nos pères, à savourer la gastronomie, la culture et la musique, le tout complété par des cours d’italien (les Canadiens présents étaient d’ailleurs ceux qui avaient le mieux conservé la langue italienne).

En musique, dans le Trentin, ce sont les chœurs d’hommes qui font vibrer la région. Dans le nord de l’Italie, la musique, ça passe surtout par le haut du corps, donc avec la voix. Nous ne pouvions pas être dans le Trentin sans vivre au moins une fois l’expérience d’une fête foraine avec le spectacle d’un chœur d’hommes! Ce jour-là, le chœur en vedette s’appelait Il coro Della Valsugana. Je ne sais pas exactement ce qui s’est passé… mais c’était la première fois que ces chants venaient si profondément m’émouvoir. Vivre cette expérience, dans le décor grandiose des montagnes du Trentin, fût une véritable révélation pour moi : de cette puissante émotion allait naître une grande curiosité qui deviendrait vite une passion.

Après cette expérience d’immersion, je suis resté dans le Trentin dans le village de mon père, Cressino, chez son meilleur ami, Attiglio. La vraie campagne italienne du nord : les vaches, les poules, le coq et la brise fraîche du matin, les montagnes érigées comme des temples, l’horizon hérissé de rocs couverts de neige, tout cela nous enveloppe, nous domine, et nous réconforte aussi. C’est une solitude apaisante. J’ai passé mes journées à marcher, et marcher encore. J’imaginais les pas de mon père quand il était enfant, et les bombardements pendant les guerres. Chaque caillou, chaque arbre avait tant d’histoires à raconter.

Curieux d’en découvrir un peu plus sur l’histoire des Calliari, je suis allé faire des recherches dans les églises du coin. Je suis un Calliari et un Pezzi : mon arrière-grand-père était Cirillo Calliari, et j’avais une grand-mère du nom de Pezzi. J’ai terminé mon voyage, qui était lentement devenu une quête, en prenant un thé avec les gens qui habitaient maintenant la maison des Calliari, les Webbert.

Je suis revenu au Québec la tête remplie de magnifiques images et de belles notes de musique. Je sentais encore, dans ma poitrine, la vibration du Coro Della Valsugana. La première chose que j’ai faite à mon retour a été de m’acheter un livre intitulé Le Piu Grande Cazoni Italiane, et je me suis mis à gratter ma guitare sur des airs italiens. O Sole Mioainsi que Bella Ciaoont été les deux premières pièces que j’ai jouées, faisant ainsi la grande fierté de la famille Calliari de Saint-Michel!

À l’époque du lancement du premier album de mon groupe Anonymus, Ni Vu Ni Connu, en 1994, j’avais écrit en secret ma première composition en italien, Che La Vita. Le rêve de faire des compositions italiennes et d’en faire un album s’est installé tranquillement dans mon esprit, mais j’ai caché ce précieux secret pendant dix ans. Pendant ces dix années, qui ont vu naître trois albums d’Anonymus, j’ai écrit plusieurs chansons italiennes, un peu en cachette. Et ce n’est qu’en 2004 que ma composition Che La Vitaprenait enfin vie et devenait le titre de mon premier album solo italien.

Propulsé au sommet des palmarès québécois, l’album Che La Vitas’est vendu à plus de 25 000 exemplaires.

Après bientôt trente ans de carrière (en janvier prochain), pour un enfant de la loi 101 comme moi, vivre de ma musique en chantant en italien au Québec m’apparait comme un exploit, et le cadeau d’une vie! Comme quoi, parfois, ce n’est pas qu’une question de chemin qui bifurque… mais aussi d’instinct : suivre sa voie, et suivre sa voix.

Merci de votre amour et de votre fidélité !

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